Le CCN Le projet

Une maison d’artistes : pour un art de la pratique

François Chaignaud, été 2025

• Tout Ce Que Peuvent Les Corps, Rien Que Les Corps

À l’heure des intelligences artificielles, de l’hyper-digitalisation de nos vies et des solitudes qui en découlent, de la raréfaction des ressources publiques et de la captation des productions culturelles par de grandes plateformes technologiques, j’aime penser le CCN de Caen en Normandie comme le lieu où s’exprime, s’expose, s’éprouve et s’élabore tout ce que peuvent les corps, rien que les corps. Comme un manifeste à la fois minimal et maximal. Minimal parce qu’il se contente des corps. Maximal parce qu’il n’est rien que ne puissent exprimer les corps. Je souhaite que le CCN de Caen en Normandie se situe à l’endroit de ce paradoxe bouleversant de l’art chorégraphique : dire, représenter et partager l’infini du monde juste avec nos corps. Créer du commun, des récits, de la connivence, de l’émerveillement, du réconfort, de l’enthousiasme, des émotions, des expressions, du savoir juste avec nos corps…

Des corps mondes

Je veux défendre et développer un art modeste, qui fait avec les moyens du corps, mais aussi un art total, qui héberge d’autres expressions : dansant, le corps peut aussi chanter, jouer, parler, blaguer, ventriloquer, percuter, dessiner, jouer d’un instrument…

La pratique et la virtuosité

La danse est un art de pratique. L’entrainement, la répétition ne sont pas des routines abrutissantes, ce sont au contraire les moments où les corps se transforment, s’inventent, se métamorphosent. L’apprentissage et la pratique sont au cœur de mes processus créatifs, ils permettent de s’extirper des assignations identitaires, ils permettent de devenir autre chose que ce que l’on se croit condamné à être, ils permettent d’atteindre des formes de virtuosité. Le CCN de Caen en Normandie est avant tout un lieu où l’on s’exerce, où l’on pratique, pour émanciper nos corps de leurs limitations.

Rien que les corps : pour un art tout terrain

Réaffirmer que la danse est une pratique des corps qui se rassemblent et inventent des formes, racontent des histoires, véhiculent des expressions, permet de la propulser littéralement sur tous les terrains. Sans s’interdire de créer et de diffuser des pièces pour grands plateaux, je souhaite m’engager dans des démarches qui visent à s’émanciper de la domination de la technique, des décors, des contraintes du théâtre. Pas comme un retour en arrière, ou un appauvrissement consenti, mais comme un empuissancement, une réappropriation de la force inaliénable de notre art. Je crois que la mission de service public du CCN de Caen en Normandie se situe aussi là : partager avec le plus grand nombre les puissances poétiques de la danse y compris loin des grands équipements dédiés dans les centres urbains.

• Histoires de danses

Écrire l’histoire de la danse suppose de l’ingéniosité car les sources sont rares. Mais l’étude des sources indirectes (notamment liées aux représentations de la danse dans les écrits et les arts visuels), et l’attention aux pratiques de transmissions directes, de générations en générations, permettent d’écrire une histoire plurielle et en mouvement de cet art. Le regard historique invite aussi à un décentrement de nos perspectives : l’invention de la danse « théâtrale », celle qui est apparue sur les scènes occidentales, est relativement récente. Donner toute sa place à l’histoire des danses sociales, populaires, festives, nuptiales, urbaines, religieuses ou folkloriques, dont la fonction première n’est pas « spectaculaire » est aussi une façon de se débarrasser de l’idée que l’art chorégraphique est un art élitiste et hermétique.

Histoires situées

L’histoire ne m’intéresse pas en tant que discours de vérité ou argument d’autorité. Elle révèle ses puissances et son émotion lorsqu’elle se fait récit, qui assume un point de vue, subjectif, situé. Les histoires que la danse peut raconter se logent à même le corps des danseur·euses.

Histoires d’un territoire

La Normandie est une terre d’histoires – histoire religieuse, histoire des nations, histoire des guerres, histoire des paysages…- qui se manifeste par un patrimoine exceptionnel. Ce patrimoine normand est vivant, il n’est pas qu’un musée à ciel ouvert : il est le canevas sur lequel s’écrit l’avenir, il est aussi un écrin pour y accueillir des gestes.

Connecter le CCN de Caen en Normandie à l’histoire, c’est une façon d’affirmer la danse comme un art majeur, capable de raconter, de rassembler et de réparer, particulièrement à un moment où l’histoire est la cible de réappropriations révisionnistes ou réactionnaires. C’est aussi affirmer que la danse n’est pas un art abstrait et hermétique : c’est un art qui nous parle directement, qui peut s’infiltrer partout et entretenir un rapport inventif, irrévérencieux et vivant avec nos histoires et leurs archives.

• Les publics au cœur

Le CCN de Caen en Normandie est une maison d’artistes, mais il ne peut exister sans les publics : c’est la rencontre entre le travail d’un·e artiste, longuement muri dans les studios et d’une communauté de spectateur·ices qui transforme des gestes en danse, en spectacle, en art. J’aime convoquer l’image architecturale de la mandorle – cet espace ovale à l’intersection de deux cercles – pour penser à ce qui caractérise une œuvre. Je ne crois pas que la rencontre avec le public soit le moment où l’œuvre échappe aux artistes. Je crois plutôt que c’est le moment où le public, par sa présence, son regard, son nombre, son implication coproduit l’œuvre. Je développe des formats très multiples, du tête-à-tête à la procession, de l’art à domicile aux pièces pour grands plateaux, du cabaret aux créations in situ. Chaque format révèle à quel point le public, par sa disposition, par la façon dont on l’invite à regarder, par ses réactions, est l’autre coproducteur du spectacle.

La pratique du regard

Pouvoir s’inscrire dans le temps long sur un territoire c’est la promesse de pouvoir y nouer des complicités avec le public, comme cela a pu m’arriver dans certaines villes où j’ai beaucoup joué. En répétitions j’ai souvent besoin de convier du public, pour tester certaines adresses, comprendre ce qui est en train de se construire, au-delà des formes. Le CCN de Caen en Normandie est aussi l’endroit où créer ce lien intime entre les processus et des spectateur·ices complices et associé·es.

Quand le public danse

Le CCN de Caen en Normandie n’est pas qu’un lieu pointu réservé aux professionnels … C’est l’endroit où regarder et être regardé·e, pratiquer et observer se confondent. Les artistes accueillis en résidence proposent des ateliers de pratique, qui permettent – le temps d’une après-midi ou d’un week-end, d’expérimenter et de découvrir par soi-même les gestes et processus. 

Faire cabaret : une multitude de formats

J’ai pris part au renouveau et à l’essor du cabaret en France ces dernières années. Cet art du corps, du chant, du travestissement, de la créature, de la satire et du mouvement s’invente dans la plus grande proximité avec les publics. Il suffit d’aller dans un cabaret pour comprendre à quel point le public est le personnage principal d’un spectacle. J’aimerais convier cet esprit au CCN de Caen en Normandie, inviter des artistes qui travaillent cette proximité, cette adresse au public. Mais aussi s’inspirer de ce qui fait cabaret, dans les formats, dans la convivialité, dans l’esprit de bricolage et de glamour !

Faire cabaret est un état d’esprit. Et une ouverture. Qui colorera la multitude de formats créés, produits et diffusés par le CCN de Caen en Normandie.