les démentes (mazurkas)
Les mazurkas sont apparues à la fin du 18ème siècle en Pologne, comme une musique et une danse de bal, festives et communautaires. L’accentuation irrésistible de ce rythme à 3 temps a vite conquis l’Europe, avant d’essaimer dans le monde entier. Les démentes, un groupe de 6 danseur·ses virtuoses et facétieuses, réunies par François Chaignaud, s’emparent de cette histoire et de ce répertoire pour explorer les puissances spécifiques de la danse.
Génèse
En 2024, lors d’une résidence de travail en Pologne, j’ai eu le réflexe de me documenter sur les traditions musicales de ce pays. J’écoute alors des polonaises, des polkas, et surtout des mazurkas. Le rythme, et l’expressivité de ces mélodies me semblent familières et m’attirent. Au gré des écoutes et des recherches, je réalise que je danse au rythme des mazurkas depuis que j’ai 6 ans, quand je suis entré au Conservatoire.
En fouillant les compilations de musiques pour cours de danse, je retrouve tous les enregistrements au piano sur lesquels j’ai appris à faire des grands battements, des pirouettes, des grands sauts. Ce sont bien des mazurkas, avec cette accentuation si caractéristique, et ce lyrisme irrésistible.
Je me souviens aussi des mazurkas chorégraphiées par Isadora Duncan, que je danse encore aujourd’hui. En s’emparant de celles de Chopin, la pionnière de la danse moderne en faisait le support d’une danse soliste, ondulante et libre, affranchie des carcans de la danse classique. Je réalise ainsi que la mazurka fait partie de ma vie de danseur depuis mon enfance, matrice discrète du dressage de mon corps et de ma découverte de l’histoire de la danse moderne.
Je m’interroge alors : comment une danse apparue en Mazurie à la fin du XVIIIᵉ siècle, une danse de labeur et une musique de fête populaire, a-t-elle pu devenir indissociable de la construction de mon corps de danseur ? Autrement dit : comment une danse paysanne devenue forme savante continue-t-elle d’agir dans nos corps ? De quelles trajectoires la mazurka garde-t-elle la trace ? De quelle histoire moderne est-elle le témoin ?
Tirer le fil des mazurkas devient alors une forme de manifeste : je perçois la mazurka comme un canevas qui, depuis plus de deux siècles, permet à des communautés et à des individus de donner forme à leurs inquiétudes, leurs joies, leurs urgences et leurs désirs. Sa capacité à traverser les classes sociales, les frontières et les fonctions de l’art résonne avec mon propre désir de circuler entre des sources et des généalogies multiples de danses.
Peu à peu, une autre image surgit : celle d’un groupe de figures exagérées, excessives, très maquillées et nonchalantes, traversées par les mazurkas – des démentes. Le mot affleure comme un souvenir : les démentes, ainsi se nommaient les queens parisiennes des années 90, avant que le mot « drag Queen » se popularise. Les démentes sont mes aînées, celles qui ont ouvert la voie pour laisser nos corps déborder, se styliser, se déplacer. Les démentes ne sont pas des personnages, mais des états de corps, des manières d’être emportées, déplacées, débordées par la danse. François Chaignaud